Côte d'Ivoire

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Yasmina Ouégnin : Un NON énergique qui conduit à un OUI encore plus fort pour les droits des femmes

Introduction

Aussi connu par les blogueurs et fans de football comme « le pays de Drogba », la Côte d'Ivoire est la « mini » Afrique de l'Ouest de l’Afrique de l'Ouest. Avec un taux élevé d'immigration en provenance des pays voisins, sa population de 21 millions est un maillage ethnique cohérent qui remonte avant les années 1960. La population des jeunes est l'une des plus élevées en Afrique. En 1988, on comptait seulement 4 % de personnes « âgées ». Le niveau de scolarisation a augmenté légèrement au cours des années et, actuellement, 24 % de la population suit des études supérieures.

Les couleurs nationales sont l’orange, le blanc et le vert, le vert représente non seulement la végétation luxuriante du sud et les prairies verdoyantes du nord, mais aussi l'agriculture, qui est le pilier de l'économie du pays. Les hommes s'occupent des principales cultures : café, cacao, noix de cajou, huile de palme, coton, bananes et plantains, principalement destinés à l'exportation. Les femmes cultivent les légumes, l'igname, le manioc et d'autres produits alimentaires, essentiellement pour la consommation nationale

Sur le plan politique, on a beaucoup écrit sur le boom économique des années 1960-1970 qui ont été suivies par une période de ralentissement économique, de crise politique et finalement de guerre civile. Le pays a repris la voie du redressement et les données importantes sortent progressivement du rouge. Les institutions de Bretton Woods prévoient une forte croissance dans les années à venir. Le gouvernement actuel, composé de 28 ministres, dont cinq sont des femmes, prévoit que le pays fera partie des « économies émergentes » d’ici 2020.

Ce qui ressort notamment de sa résurgence est une augmentation de la participation des citoyens par le biais des médias sociaux. Après avoir utilisé l'internet comme un important outil pendant les crises qui ont suivi les élections, les dirigeants et les citoyens en sont venus à accepter la communauté des internautes comme un élément vivant et florissant de la société et l’internet comme un moyen de donner aux hommes et aux femmes un accès équitable aux services et aux opportunités et un moyen de participer.

Étant l'un des pays les plus progressistes en matière de droits des femmes, la Côte d'Ivoire a attiré l’attention de la communauté internationale après la guerre. La vice-présidence de l'Assemblée nationale a été réservée aux femmes, et le poste de grand chancelier national a également été remis à une femme. Néanmoins, et même si la Côte d'Ivoire est pays matriarcal, en raison des ethnies Akan[1]  qui composent plus de 40 % de sa population, les droits des femmes doivent encore faire un retour complet.

Yasmina Ouégnin

C’est dans ce contexte que Yasmina[2] Ouégnin est arrivée pour incarner, d'un certain point de vue, la « nouvelle Côte d'Ivoire ». Dans la trentaine, elle est titulaire d'un diplôme d'études supérieures en gestion du risque et est directrice générale d'une société à Abidjan. Elle est aussi une mère et elle parle français et anglais. Elle a grandi dans la commune de Cocody, un quartier riche d'Abidjan. Son père a été une personnalité nationale de la Côte d'Ivoire, ayant été le chef du protocole des premier et deuxième présidents de la République. Par conséquent, son nom n’est pas inconnu.

Bonjour à Yasmina sur les médias sociaux

En 2012, le gouvernement de Côte d'Ivoire a finalement convoqué le collège électoral pour la tenue d'élections législatives. Les dernières élections avaient eu lieu en 2001, et les mandats officiels des députés avaient pris fin en 2006, à la suite de quoi, le pays s’est retrouvé dans un vide législatif. C’est pourquoi en 2012, une véritable fièvre électorale s’est emparée du pays.

C'est alors que Yasmina s’est fait connaître dans les médias sociaux avec sa page Facebook officielle et deux comptes Twitter. Elle était ouverte, intéressante et très personnelle dans ses communications avec les Ivoiriens. Elle cherchait à se faire élire dans la circonscription de Cocody, sous la bannière du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI).

Les « internautes » de Cocody et la communauté nationale en ligne ont été séduits par sa jeunesse, sa beauté, son ouverture et sa capacité à mobiliser. Elle a partagé son horaire quotidien, téléchargé des photos, répondu aux questions et communiqué des informations. Mais on s’inquiétait aussi de son âge et de sa capacité à se faire élire. Elle a réussi et est devenue un des plus jeunes députés de l'histoire du pays.

Au revoir à l’article 53 et importantes modifications à un ensemble de lois connexes

L'une des principales révisions constitutionnelles que le Parlement nouvellement élu a entreprises concerne la famille. Le ministère de la Justice et le ministère de la Famille, de la Femme et de l'Enfant ont proposé la suppression de l'article 53 du Code de la famille et par la même, des modifications aux articles 58, 59, 60 et 67 du Code.

Qu'ont-ils dit? Qu’est-ce qui devait changer?

L'article 53 stipule que les deux époux doivent contribuer aux charges du mariage en proportion de leurs facultés respectives. Si un conjoint refuse cette obligation, il peut y être contraint par un tribunal. L’article 58 stipule que le mari est le chef de la famille. Il exerce cette fonction dans l'intérêt commun du ménage et des enfants. La femme aide son mari à assurer la direction morale et matérielle du ménage. Elle s'occupe de la maison, élève les enfants et veille à leur bien-être. La femme remplace le mari s’il est incapable de jouer son rôle.

En accord avec ce qui précède, l'article 59 stipule que le mari est le principal soutien de famille. Il a l'obligation de subvenir aux besoins économiques de sa femme en fonction de ses capacités. S'il ne remplit pas cette obligation, il peut y être contraint par un tribunal. L’article 60 stipule que le mari choisit le lieu du domicile familial et la femme est obligée d'y vivre. L’article 67 stipule qu'une femme peut exercer une profession différente de celle de son mari tant que la profession n'est pas contraire à l'intérêt de la famille.

Le 26 septembre 2012, le gouvernement a voté pour modifier ces articles. Dans sa note d'intention, le gouvernement a expliqué ses motifs :

  • Le partage des responsabilités entre les conjoints en conférant aux deux la direction morale et matérielle de la famille
  • La nécessité de voir les deux époux contribuer aux charges de la famille
  • Obtenir l’assentiment des deux dans le choix du domicile
  • Permettre aux deux époux de choisir librement une profession
  • Favoriser l’autonomie des femmes
  • Se conformer aux normes internationales.

A la suite de la décision, l'article 53 a été annulé. L'article 58 stipule désormais que les deux époux dirigent conjointement la famille dans l'intérêt commun du ménage et des enfants. Ils doivent tous les deux répondre aux besoins matériels et moraux de la famille, pourvoir à l'éducation des enfants et assurer leur avenir. En accord avec ce qui précède, l'article 59 stipule maintenant que les deux époux contribuent aux charges de la famille en fonction de leurs facultés respectives. Si l'un des époux ne remplit pas cette obligation, l'autre peut demander et obtenir une autorisation du tribunal du quartier qui lui permettra de bénéficier d'une partie du salaire ou du revenu gagné par l’autre conjoint pour les besoins du ménage.

L'article 60 stipule désormais que les deux conjoints choisissent d’un commun accord le domicile familial. En cas de désaccord, un tribunal doit décider dans l'intérêt commun de la famille. Enfin, l'article 67 stipule que les deux époux sont libres d’exercer la profession de leur choix à condition que cette profession ne soit pas contraire à l’intérêt de la famille.

Le gouvernement a déposé le texte en vue de son approbation par les députés à l'Assemblée nationale. Il a été soumis au vote le 21 novembre. Les débats ont été longs, âpres et sans précédent. Contrairement aux attentes, Yasmina a voté contre. Le 24 novembre, elle a posté une explication en 894 mots sur Facebook et a indiqué sur ​​Twitter que ses électeurs intéressés pouvaient y lire ses motifs. L'article a reçu 370 J’aime, 97 Partager et 221 Commentaires uniquement sur Facebook.

Quelles étaient ses raisons? En gros, les voici :

  • Les propositions d'un député visant à modifier le texte du gouvernement ont été rejetées. C’était à prendre ou à laisser. Elle a estimé que l'essentiel du travail de l'organe législatif était fait par l'exécutif
  • La notion de chef est inhérente à la nation ivoirienne. Dans tous les domaines de la vie, il y a un leader incontesté. La suppression de cette notion de la famille ne contribue pas nécessairement à faire avancer les droits des femmes.
  • Les lois qui ont été adoptées depuis l'indépendance sur la protection des femmes et des enfants, en particulier dans les domaines de la violence familiale, des mutilations génitales féminines, du droit à l'éducation et à la santé, du trafic des enfants et des enfants soldats, n'ont pas encore été pleinement appliquées. Elle a estimé qu’il en serait de même pour les nouvelles modifications.
  • Le jour du vote, elle a estimé que le Parlement avait subi des pressions pour adopter les décisions de l’exécutif.

Le débat sur le soi-disant « non de Yasmina » a été lancé sur sa page officielle Facebook, sur sa page personnelle Facebook, sur Twitter et dans les médias sociaux de la Côte d'Ivoire. Ses raisons ont été débattues maintes et maintes fois. Certains estimaient qu’en raison de l’importance de ces décisions législatives, les députés auraient dû tenir des réunions publiques et écouté leurs électeurs. Ils voulaient faire entendre leurs voix.

Certains n'étaient pas d'accord avec la position de Yasmina, mais ont convenu que le processus d'adoption de la loi lui-même menaçait son application. Tout le monde était d’accord pour dire qu’il fallait plus d'ouverture, plus de transparence et plus de consultations. Yasmina s’est fait la championne des communautés en ligne et hors ligne pour la participation citoyenne aux processus législatifs et démocratiques. Elle a accepté ce rôle et nous a informés via Twitter et Facebook de tout ce  qui, selon elle, est important pour les citoyens.

En mars, lorsque le collège électoral a été informé des élections régionales et municipales qui se tiendraient en avril, certains citoyens ont décidé de proposer à Yasmina une initiative encore inédite dans le pays depuis son indépendance : un débat face-à-face entre les candidats à la mairie de la commune de Cocody. Elle a travaillé à cette initiative et le 15 avril, la bonne nouvelle est arrivée : « Sur les neuf candidats contactés, cinq ont confirmé et deux y réfléchissaient. Le débat aurait lieu le jeudi 18 à 19 heures, à la mairie.

La nouvelle s’est propagée rapidement sur le net et une mobilisation citoyenne sans précédent s’est produite. L'annonce a reçu 50 Partager sur Facebook seulement. Le hashtag # Cocody sur Twitter a également démarré. Une organisation de jeunes a proposé d’offrir des services de logistique gratuits. Des blogueurs se sont portés volontaires pour tweeter le débat en direct et un service de télévision en ligne a relevé le défi de la diffusion en direct. Le débat s'est bien déroulé et a été suivi par des milliers d’internautes et a été diffusé en continu. Les discussions qui ont suivi et la couverture médiatique se poursuivent. On s’attend à ce que pour les prochaines élections en Côte d'Ivoire, le débat en mairie se généralise.

Bonjour aux questions

Le débat sur le non de Yasmina a braqué les projecteurs sur les questions des droits des femmes et d'autres. Elle en a elle-même soulevé quelques-unes. La plus importante est le rôle du législateur dans le processus politique. Parmi d’autres questions dans sa note explicative sur Facebook, Yasmina a parlé de son impression qu'en raison de la politique de partis, le parlement était contraint par une situation où il ne peut servir qu’à approuver sans discussion les projets de lois proposées par l'exécutif.

L'autre question avait trait à l'application des lois qui ont déjà été adoptées. Suffit-il d'adopter des lois sans établir les structures nécessaires à leur application? Comment a-t-on suivi, surveiller et évaluer les lois qui touchent les droits des femmes et comment en a-t-on rendu compte? Quel est le bilan du pays face aux lois adoptées : accès à l'éducation et à la santé, mutilations génitales, violence conjugale, etc.?

Il y a également la question des consultations sur les lois relatives aux droits des femmes. Il n'est pas évident que des consultations aient été organisées avant l'annulation de l'article 53 et les modifications proposées aux lois connexes. Il semble que bon nombre de citoyens n’ont entendu parler du projet de loi qu’au moment où il était sur ​​le point d'être déposé devant le Parlement pour être approuvé. Même à cette étape, les députés n'ont pas consulté leurs électeurs. Il y avait consensus sur de nombreuses plateformes de médias sociaux sur ce point.

Qu'est-ce qui a changé exactement avec la nouvelle loi? Qu’est-il resté? Les gens ont-ils compris ces changements? La réponse est non. La seule chose que la plupart des gens ont compris c’est que « maintenant les hommes et les femmes sont les deux chefs de la famille et ont tous les deux à payer les factures ». Etant donné que la loi a été votée à la fin de l'année, beaucoup d'hommes ont exercé leur droit « légitime » de ne pas acheter de cadeaux pour leur conjointe, puisqu’elle était devenue le co-chef de la famille. À long terme, cette interprétation finira par être préjudiciable aux femmes.

Quo vadis?

Et maintenant ? Que peut-on faire et comment? Il sera notamment important de :

  • Utiliser l'internet pour établir un observatoire des droits des femmes. Il est important d’assurer le suivi des lois qui existent, leur application et leurs résultats.
  • La population doit être davantage consultée. Les députés, tout comme Yasmina, doivent consulter leurs électeurs. Les réseaux sociaux ont prouvé leur capacité à faire en sorte que cela se réalise à un coût faible ou nul.
  • Malgré la plus grande ouverture dans les procédures législatives puisque les principales séances de l'Assemblée nationale sont diffusées en direct et en continu, il reste du travail à faire dans ce domaine
  • Il existe des organisations de la société civile qui travaillent à la promotion et à la protection des droits des femmes. Elles ont besoin d'être formées pour pouvoir intégrer l'utilisation de l'internet dans leur travail 

Dans l’ensemble, nous avons besoin d’autres Yasminas qui peuvent dire non pour que lorsque nous dirons enfin oui, ce oui sera fort, résolu et durable.




[1] Les groupes ethniques Akan comprennent les Baoulé, Nzima, Ebrié, Attié, Abbé, Bété et d’autres petits groupes des régions du sud, de l’est et du centre du pays

[2] Appelée gentiment “Yas” par de nombreux internautes.

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